La Seine et Marne

Erika, fortune de mer, fortune amère !


Pour ceux qui ont oublié, le 12 décembre 1999.

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Affrété par la société Total International Ltd, le pétrolier Erika de 37.000 tonnes pour 180 mètres de long, appareille du port de Dunkerque le 10 décembre 1999, transportant 30 000 tonnes de fioul lourd produit par la société Total Raffinage. Depuis sa sortie d’un chantier naval japonais en 1975, le navire a changé sept fois de nom, exploité par de multiples propriétaires sous pavillons libérien, panaméen... À partir de 1998, il est basé à Gênes et dépend de l’armateur Maltais "Tevere Shipping". Tout juste un mois avant son dernier voyage, l’Erika est contrôlé par les autorités russes de Novorossisk qui ne révèlent rien d’anormal. Pourtant, le tanker ne ralliera jamais Milazzo, en Italie.

Pris dans une tempête hivernale, annonciatrice de l’événement climatique majeur qui balaiera l’Europe occidentale deux semaines plus tard, le pétrolier maltais se brise en deux, au sud-ouest de Penmarc’h (Finistère), au large de Belle-Ile qui ne le restera pas longtemps ! Mais avant que l’épave sombre par 120 m de fond, ce sont plus de 10 000 tonnes de fioul qui se sont déversées sur le littoral atlantique, du Sud Finistère à la Charente-Maritime, après plusieurs jours de dérive du pétrolier. Telle une longue agonie, les 10 à 15 milles tonnes de mazout englouties lors du naufrage remonteront durant des mois.

On n’oubliera pas ce qu’on a vu !

Malgré de mauvaises conditions météo, l’excitation d’une semaine de vacances au grand air marin nous emporte. Durant le trajet, l’autoradio égraine toutes les heures les indices qu’a laissé sur les plages ce navire poubelle jusqu’à sa tombe. Notre rêve de découvrir cette île et ses paysages remarquables - la plage de Donnant, la pointe des Poulains, les aiguilles de Port Coton, immortalisés par Monet et Courbet - semble virer au cauchemar, plus nous nous en approchons. Cette année, le père Noël pourrait bien s’habiller de noir.

Lorsque nous arrivons à Quiberon, l’embarcadère pour Belle-Ile annonce un important retard du ferry qui n’est pas à quai. En attendant, s’offre à nous un spectacle dantesque. Le ciel se mélange à la mer blanche qui roule en formes montagneuses. L’hésitation nous saisit alors lorsque, tel un bouchon dans une marmite bouillonnante, un frêle esquif apparait juchée sur une crête écumante avant d’être mangé par une autre. Doit-on monter dans ce jouet d’enfant pour accéder à un paradis plus qu’improbable ?

Nous tentons de nous rassurer, entouré par un bataillon rouge et suréquipé de la Sécurité civile qui remplit à lui seul le ventre du ferry. Mais que viennent-ils faire dans cette galère ? Serait ce l’enfer de l’autre côté de ce bouillon ? Après une traversée sans fin, sur le programme essorage, nous débarquons au Palais, satisfait de rejoindre la maison qui surplombe la plage des Grands Sables, face au continent.

Pour satisfaire au programme pédestre que nous nous sommes fixés, nous partons ce premier matin arpenter les sentiers douaniers sur la côte Ouest, réputée si belle et sauvage. Abandonnant vite la voiture, un sentier offre au promeneur l’accès à une crique invisible, en contre bas. Si la ligne d’horizon ne s’étirait pas d’un trait marin, rien ne signalerait la présente de l’océan : pas de bruit de ressac et de cris d’oiseaux ! Seul le vent ramène à nos narines une violente odeur chimique, saturant l’air, incongrue dans ce qui apparait jusque-là, comme une image de carte postale. Mais plus nous descendons, plus cette émanation est agressive et... morbide lorsqu’on découvre une myriade de flaques noires et visqueuses échouées sur le sable, comme de monstrueuses méduses. Les rochers qui enserrent la crique sont tout barbouillés de ce caramel putride qui a supprimé toute vie. Même les vagues s’empêtrent dans cette mélasse et se font lourdes en mourant elles aussi sur la plage. Et cette odeur entêtante qui sature tout. Cà et là, une masse informe proche d’une sculpture de bronze évoque le corps d’un oiseau. Un autre tente dans un dernier effort de s’extraire de cette gangue assassine.

Le choc est brutal, si éloigné de la vision aseptisée d’une marée noire au journal télévisé, où les traces du forfait et son ampleur paraissent loin. C’en est fait de notre individualisme touristique. Culpabilisant de faire partie de cette humanité dont la simple existence hégémonique dégrade systématiquement ce qui l’entoure, nous rejoignons le centre-ville pour proposer nos humbles services aux bénévoles qui ont rejoint un dispensaire de fortune, déjà surchargé de volatiles. Dès lors, notre séjour sera rythmé par les ramassages matinaux d’oiseaux gluants et encore vivants ; leur nettoyage chaque après-midi, armé de moyens dérisoires : des gants qui ne résistent pas au fuel, des brosses à dents, tenant les volatiles sur nos genoux.

Tel Sisyphe, chaque jour est un décevant recommencement. À l’entrée du centre, inscrit à la craie sur un tableau, le chiffre des admissions ne cesse de grimper, ayant comme seul concurrent le nombre d’oiseaux soignés qui n’ont pas survécu à la nuit. En tête de l’hécatombe, les guillemots paient un lourd tribut, l’élégance de leur smoking à jabot blanc grossièrement souillé. Plus rare, le fou de bassan, si poignant lorsqu’il pousse son cri proche d’une plainte d’enfant, son œil bleu comme seul reflet de sa vie marine. Mais comme une victoire, quel bonheur, quand au détour d’une collecte matinale, après une poursuite dans les rochers, nous ramenons un macareux, dont l’espèce est si rare en Bretagne.

Dans tout ce gâchis, nous conserverons le souvenir de cette rencontre avec un vieil homme sans âge, muni d’un simple râteau et d’un seau qui, matin après matin, inlassablement, descendait sur la plage pour tenter d’effacer la tache immonde dans le décor marin immuable qu’il contemplait quotidiennement de sa fenêtre. Au bord des larmes, abasourdi d’être témoin du désastre.

Souhaitons que la toxicité du polluant ne nous rappelle pas, 10 ans plus tard, à son bon souvenir !

Triste record du monde

En 24 heures, l’Erika pulvérisait les bilans de l’Amoco Cadiz (4 000 oiseaux recueillis) et du Tanio (4 500). Quelques jours plus tard, le compte des oiseaux mazoutés dépassait largement l’impact de la marée noire la plus meurtrière de l’histoire en 1989 : l’Exxon Valdez en Alaska, avec 21 000 oiseaux. La majorité des cadavres n’atteignant jamais le rivage, les associations estimaient que la fourchette se situait plutôt entre 150 000 et 300 000 victimes.

"Un mois après le naufrage de l’Erika, plus de 35 000 oiseaux mazoutés ont été ramassés ; partie émergée de l’iceberg, estiment les ornithologues". (Ouest-France, 11 janvier 2000) Les capacités d’accueil des centres de soins ornithologiques ont été submergées :
- 24 décembre à 18 h, 2 160 oiseaux collectés.
- 25 décembre à 14 h, 6 060 oiseaux collectés
- 25 décembre à 20 h, on approchait les 10 000.

Du fioul n°2, classique !

- "La cargaison de l’Erika est "du fioul numéro deux", affirme Total Fina. (AFP, 30 janvier 2000) "Le pétrolier Erika transportait du "fioul numéro deux classique", a affirmé dimanche le groupe Total Fina, rejetant les accusations d’un laboratoire sur une possible toxicité de la cargaison".
- Un laboratoire privé de Cuers (Var), Analytika, spécialisé dans l’analyse de composés de mélanges complexes, affirmait que la cargaison de l’Erika était "un résidu provenant d’une double distillation de pétrole brut (...) toxique et cancérigène". (Analyse effectuée sur des échantillons prélevés le 4 janvier 2000 sur l’île de Groix, face à Lorient.)

Création d’une « Fondation pour la Mer »

Qu’en est-il aujourd’hui ? "Dès le 23 décembre, j’ai annoncé que Total Fina s’engageait à mettre en place en liaison avec les collectivités locales et les associations de protection de l’environnement des programmes de restauration des équilibres écologiques. Cette action, qui s’inscrira dans la durée, sera engagée dès la fin des opérations de nettoyage des côtes. Pour financer ces interventions, je vous annonce aujourd’hui la création d’une « Fondation pour la Mer » ; cette fondation sera dotée d’un budget de 50 MF pour les cinq années à venir. Extraits de l’allocution de Thierry Desmarest, P. DG de TOTAL FINA ; Paris, le 5 janvier 2000.

Le récit du naufrage de l’Erika - source SIRPA-Mer

Les journaux télévisés de l’époque - INA-


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mardi 8 décembre 2009
 
 
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